De l’histoire d’un vieux couple

hollande-SPD-sigmar-gabrielAlors que l'avenir électoral du Parti Social Démocrate allemand est mal engagé, un président de la République française se fait le chantre du grand représentant de commerce de Gazprom, Gerhard Schröder... Ah ! la belle Allemagne... Elle attire les présidents français comme la lumière les papillons de nuit. Et tous de s'y brûler les ailes. Un rappel de l'histoire de ce vieux couple que tout sépare, par notre ami Pierre Jeanthon.

 

Encore et toujours, dans l'esprit de nos dirigeants, Berlin figure « La Mecque » de l'économie européenne...

merkel-hollande-france-allemagne

La revanche de l'Allemagne n'en finit pas... Quand sortirons-nous de tous ces vieux schémas ? A Leipzig, la même ou se déroula en 1813 la bataille des nations qui annonça la fin d'un empereur français, François Hollande a consacré l'actuelle misère de la pensée de nos gouvernants. Jusqu'à quand ?

Portemont

Paris, Berlin...et après ?

Noces d'or.

Le 22 janvier 1963, le Général de Gaulle et le Chancelier K. Adenauer scellaient la réconciliation entre la France et l'Allemagne en signant le traité de l'Elysée, acte fondateur de la coopération des deux Etats à la construction européenne.

Traite-Elysee-De-Gaulle-Adenauer

À l'époque, six ans après le Traité de Rome, la toute jeune Communauté économique européenne se comptait à Six, Allemagne, France, Italie et les trois pays du Benelux ; puis à Neuf après avoir accueilli l'Angleterre, le Danemark et l'Irlande en 1973 et à Douze (Grèce, Espagne et Portugal) à la fin des années 80, pour signer en 1992 le Traité de Maastricht et prendre le nom d'Union Européenne (U.E,) rejointe par l'Autriche, la Finlande et la Suède en 1995.
À cette date l'Allemagne n'était plus celle de 1963 mais l'Etat issu de la réunification de la RFA avec la RDA décidée le 3 octobre 1990 et conduite par le chancelier H. Kohl malgré l'opposition de l'Angleterre et de la France toutes deux inquiètes de la naissance d'une puissance économique prépondérante au sein de l'U.E.

Reunification-Allemagne

Avec l'adhésion des 10 Pays d'Europe Centrale et Orientale en 2004, puis de la Roumanie et de la Bulgarie en 2007, un demi-siècle après le Traité de Rome, l'Union d'aujourd'hui est celle des Vingt-Sept, dont Dix-Sept partagent la monnaie unique au sein de la zone euro.
À partir de l'été 2007 les relations franco allemandes, déjà compliquées entre le président N. Sarkozy impulsif et la chancelière A. Merkel qui prend le temps d'explorer toutes les solutions avant de faire son choix, se sont tendues d'abord en raison des conséquences économiques de la crise financière de 2008 et ensuite avec l'élection de F. Hollande ouvertement favorable au SPD, adversaire de la CDU parti de la chancelière.
C'est dans ce contexte que, le 22 janvier 2013 la France et l'Allemagne célébraient leurs noces d'or devant 1500 parlementaires des deux pays réunis au Bundestag. N. Lammert, le maître des lieux, accueillit le vieux couple en ces termes « dans toute relation stable de longue durée il y a des phases de passion et d'autres de raison. En ce moment nos deux pays se trouvent plutôt dans une phase de raison passionnée que de coup de foudre romantique. » Ce dont convint F. Hollande en répondant « qu'il faut cesser de voir l'amitié franco-allemande comme un long parcours tranquille. » ; et qui mieux que lui peut évoquer la vie en couple !
Quoiqu'il en soit, après cinquante ans de vie commune, les vieux mariés de la famille européenne ont besoin de « faire le point. » D'abord en raison des responsabilités qui incombent à deux poids lourds économiques et politiques et ensuite pour trouver le compromis capable de rapprocher des positions divergentes ; en d'autres termes il s'agit de revoir le contrat de mariage pour éviter le divorce.

L'Allemagne et la France dans l'Europe.
Les deux pays représentent :
- 49% du PIB et 44% de la population de la zone euro
- 36% du PIB et 29% de la population de l'Union à Vingt-Sept

Le match franco-allemand.

 

  Date Allemagne France
Solde budgétaire (% PIB)

2007

2012

+0.2

+0.2

-2.7

-4.8

Dépenses publiques (% PIB) 2011 45.3 55.8
Taux prélèvements obligatoires (% PIB) 2010 36.3 42.5
Taux maxi impôts Société

2000

2013

51.6

29.8

37.8

36.1

Solde commerce extérieur (milliards €)

2007

2012

T1. 2013

+195.3

+188.1

+49.3

-42.5

-67

-15.9

Coût horaire du travail (1)

2000

2012

26.3

32.4

24.3

35.7

taux de chômage (2)

2007

2012

8.4

5.5

8.3

10.3

 

(1) En €, industrie et service, entreprises de plus de 10 salariés
(2) En % population active. (Sources : OCDE, FMI, Eurostat)

Différence des résultats, divergence des politiques.

Sous la droite comme sous la gauche, la France a connu 35 budgets consécutifs déficitaires malgré une pression fiscale toujours plus élevée mais jamais suffisante pour pallier 35 ans de croissance...de la dépense publique. Conséquence pour les entreprises, une compétitivité rabougrie sous la pression de syndicats politisés, par l'inflation législative du Code du Travail et par un système éducatif qui rêve de fabriquer plus d'intermittents du spectacle que de techniciens.
De son côté l'Allemagne a institué un dialogue social efficace avec des syndicats puissants parce que représentatifs sans tomber dans la démagogie, développé une culture de l'entreprise familiale ancrée dans les provinces et mis en place un système d'apprentissage capable d'accueillir 1,5 million de jeunes (contre à peine 500 000 en France).
Au-delà de ses différences bien connues, les causes profondes du grand écart entre les politiques menées sur les deux rives du Rhin sont ailleurs :
- dès l'écroulement des régimes communistes, l'Allemagne a compris qu'elle devait adapter le rapport qualité-prix de son offre industrielle à un marché mondial fait de 2 milliards de nouveaux consommateurs,
- dès l'automne 2008, au paroxysme de la crise financière, l'ensemble de la classe politique allemande est restée réticente à des plans de relance financés par l'endettement public. Pour les Allemands une dette est un contrat, et pour éviter que plus personne ne fasse plus confiance à personne, il convient de l'honorer non en se rendettant pour rembourser, mais en travaillant beaucoup et en se privant un peu, sous réserve que chacun participe à l'effort.
C'est simple, c'est sage, c'est du bon sens élémentaire et c'est toute la politique sociale, industrielle et budgétaire engagée par G. Schröder en 2002 et poursuivie par A. Merkel depuis 2005.
D'où l'état des lieux de la maison Europe à fin du premier trimestre 2013.

 

  Taux de chômage Evolution PIB 2013 (2)
  Janvier 2008 Mars 2013  
Zone euro 7.3 12.1 -0.4 à -0.2
UE à 27 6.8 10.9 -0.1
Allemagne 8.3
6.9
+0.4 à 0.1
France 8.3 10.6 -0.1 à 0.2

(1) % population active – Source : Eurostat
(2) Prévisions en % - Source : Commission de Bruxelles, mai 2013.

Le constat est sans appel ; épuisée par les crises – Irlande, Portugal, Espagne, Italie, Grèce, Chypre et peut-être Slovénie – la zone euro est à la croisée des chemins. Que, pour sortir de l'ornière il faille sauver l'euro ou retourner aux monnaies nationales ne change rien à l'affaire : la France et l'Allemagne pèsent près de la moitié de la démographie et de l'économie des Dix-Sept Etats concernés. Pour cela, à l'heure où l'Europe se trouve prise entre le marteau asiatique et l'enclume anglo-saxonne, la responsabilité de redéfinir ce que les patries européennes peuvent mettre en commun pour assurer la pérennité d'une civilisation vieille de 2000 ans incombe aux « vieux mariés ».

euro-titanic

C'est à cet instant que le PS entre dans la danse.

Avant même d'être en piste, « Moi, président » assurait qu'il saurait convaincre l'Allemagne de consommer davantage pour donner un coup de fouet à nos exportations et renégocier le pacte de stabilité budgétaire pour ne pas remettre en question les dépenses publiques qui maintiennent sous perfusion une protection sociale à bout de souffle.
Le malheur est qu'une hausse des importations allemandes profiterait en priorité à la Chine, ensuite aux Pays d'Europe Centrale et très peu aux produits français déjà bien positionnés chez les consommateurs d'outre-Rhin auxquels il serait indécent de demander qu'ils doublent leur consommation de vin et de Roquefort.
Pour ce qui relève de la discipline budgétaire, rien à attendre de l'Allemagne qui, ayant prouvé qu'il était possible de redresser des comptes déficitaires, attend que les autres pays fassent de même.
De sorte qu'une fois « Lui, président » et rien n'ayant changé, il lui a bien fallu se rendre à l'évidence, le reflux du chômage et le retour du déficit sous la barre des 3% du PIB ne sont pas pour 2013. Donc, comme l'expliquait un précédent François « il faut donner du temps au temps » et, en ce début de printemps, négocier un délai de grâce auprès de Bruxelles pour que « Lui » puisse tenir les promesses du « Moi ».
Peut-être en souvenir du Traité de l'Elysée, Berlin se montrait compréhensif ; le 25 avril W. Schäuble, ministre des Finances commentait la requête de Paris en ces termes « naturellement la France doit poursuivre le chemin des réformes structurelles [...] Cela ne peut se faire en un jour [...] On peut être flexible sur la question du déficit tolérable telle année », déclaration reprise par Ph. Rösler ministre de l'Economie « Nous savons que nos amis Français font tout pour restaurer leur compétitivité ».
Et c'est au lendemain de ces propos conciliants que les « petits » d'un parti politique qui ne compte pratiquement pas d'adhérent ayant seulement l'expérience de la gestion d'une épicerie de quartier, sont montés à l'assaut de l'Allemagne au travers d'A. Merkel accusée « d'intransigeance égoïste » et qualifiée de « chancelière de l'austérité qui ne songe à rien d'autre qu'à l'épargne de ses concitoyens, à la balance commerciale et à son avenir électoral ». Il est vrai que les instances de la rue de Solférino pouvaient se permettre cette minable goujaterie après avoir, la veille, entendu C. Bartolone haranguer les élus du peuple « pour moi, entre Paris et Berlin, c'est la tension, et s'il le faut la confrontation ».
En fin de semaine J.M. Ayrault calmait le jeu en prenant officiellement position en faveur de « l'indispensable amitié franco-allemande pour redonner un nouvel élan au projet européen et retrouver la voie du retour à la croissance ».
En retour le vice-président du groupe parlementaire CDU-CSU répondit que « les attaques infondées [...] révèlent le désespoir des socialistes français qui, au pouvoir depuis un an, n'ont pas trouvé de réponse convaincante aux problèmes économiques de leur pays ».
Comme l'exige la courtoisie diplomatique, le porte-parole de l'exécutif allemand rassura Matignon en déclarant « sans union franco-allemande l'Europe ne peut progresser. On doit le savoir et vous pouvez être certain que la chancelière le sait ».
Ainsi rassurés, P. Moscovici et L. Fabius purent exprimer leur solidarité envers le Premier ministre, l'un expliquant que « l'idée d'une confrontation avec l'Allemagne est contre-productive » et l'autre que « le débat oui, le pugilat non [...] le déficit français c'est la France ».
Et pendant ce temps on entendit la voix du silence, celle du locataire de l'Elysée, ex secrétaire général du PS, élu par défaut à la tête de l'Etat.

Derrière la polémique, des faits concrets.

Suite à une indiscrétion, fin avril le quotidien « Handelsblatt » publiait de larges extraits d'un rapport commandé par le ministère de l'Economie, sur la situation de notre industrie. Selon ce document, « l'industrie française continue de perdre en compétitivité [...] le fier voisin français menace de devenir l'homme malade de l'Europe » ; menace malheureusement déjà inscrite dans les faits puisqu'entre 2008 et 2012 les investissements directs et indirects allemands ont augmenté de 15% dans la zone euro, sauf en France qui, pour un tiers des entreprises allemandes présentes sur notre sol, « a perdu de son attractivité comme pays d'implantation ».
Alors qu'une bonne partie de l'opinion publique allemande juge irresponsable la décision de Bruxelles d'accorder un délai supplémentaire de 2 ans à la France pour mettre ses finances publiques en ordre et après avoir été attaquée par le PS, il est évident que la chancelière, candidate à sa réélection, ne changera pas sa position envers Paris qui « dans un avenir très très proche devra avoir le courage de mener des changements structurels conséquents ».
Début juin la France devra présenter son catalogue de réformes et le calendrier de mise en œuvre. A. Merkel ne cèdera en rien, ni sur l'ajustement budgétaire, ni sur une relance « keynésienne ».
D'autant qu'après avoir accordé sur 2011-2012 des augmentations salariales proches de 6% (contre à peine plus de 1% dans la zone euro) elle estime que, par ce coup de pousse à la consommation de ses ménages, l'Allemagne a rempli son contrat moral envers les exportateurs français.

Double panne.

Celle du couple franco-allemand, moteur de la construction européenne. Le mariage de 1963 consacrait l'union entre la France et une moitié d'Allemagne, deux rescapées de la seconde « der des der », l'une dans le camp glorieux des vainqueurs et l'autre dans celui des vaincus justement punis pour avoir mis le feu aux poudres.
Quelques années plus tard l'humble et repentante Allemagne, absente de la scène internationale, côtoyait une France fière de sa force de dissuasion nucléaire et de son siège permanent au Conseil de Sécurité de l'ONU.
Puis vint le temps de la réunification ; sans bruit l'Allemagne de l'Ouest réintégra les 16 millions d'habitants de l'ex RDA, retrouva sa capitale et, sous le regard condescendant de J. Chirac qui estimait l'Agenda Schröder trop rigide, le nain politique devint le géant économique que l'on connait.
Ainsi, entre l'Allemagne fière de sa puissance pacifique et la France orgueilleusement drapée dans les « avantages acquis de la meilleure protection sociale du monde » les sujets de conversation sont devenus rares.
L'autre panne est celle de l'Europe ; en l'état actuel des choses, soit elle éclate, soit elle survit en s'arrimant au monde anglo-saxon ou en tombant sous la domination économique de l'Asie. Soit elle a le courage de rouvrir le chantier après avoir élaboré un projet suffisamment enthousiasmant pour susciter l'adhésion de ses peuples ; adhésion bien nécessaire lorsqu'ils devront consentir à quelques sacrifices pour sortir du bourbier. Un tel projet suppose que Messieurs les euro-technocrates auto satisfaits au petit matin d'un accord historique sans lendemain, fassent leur examen de conscience afin d'expliquer pourquoi plus de 60 ans après le Traité de Rome :
- ils n'ont pas appliqué le principe de préférence communautaire,
- ils se sont tous joyeusement assis sur les critères de Maastricht qu'ils avaient eux-mêmes définis pour instaurer la monnaie unique,
- ils n'ont pas mené à terme les grands chantiers européens, la défense, l'énergie, l'harmonisation fiscale, la politique étrangère commune....
Et enfin pourquoi ont-ils écarté la Russie, prolongement naturel de l'Europe ? Pourquoi sont-ils restés sourds aux appels d'un peuple depuis si longtemps adhérent de la grande Europe enracinée dans le christianisme ?
Evidemment pour le président normal (et ses prédécesseurs) il est hors de propos de s'embarrasser de ces considérations depuis que les « valeurs » de la République se sont fort heureusement substituées aux naïves croyances d'un autre âge !
Résultat, la vieille Europe est en panne : eh bien que les mariés de 1963 lui offrent une cure de jouvence, par exemple en méditant ces quelques lignes :
« La cupidité sans limite et la recherche de profits toujours plus élevés sur le marché des capitaux ne sont pas pour rien dans la crise bancaire et économique, puis plus tard celle de la zone euro, à laquelle nous sommes confrontés depuis 2008 [...] Tout autant que nous devons nous engager pour vaincre la faim dans le monde, nous devrions nous engager à limiter la croissance économique dans nos pays [...] L'homme a besoin de limites qu'en général il ne veut pas reconnaître ».
« Un jour viendra où vous France, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous Russie, vous toutes nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et vos glorieuses individualités, vous vous fondrez dans une unité supérieure et vous constituerez la fraternité européenne ».
Les premières sont de W. Schäuble, ministre des Finances (décembre 2011 dans l'hebdomadaire Die Zeit). Les secondes de V. Hugo, député, août 1848).
En temps utile les royalistes ne manqueront pas de leur rappeler que c'est à eux que s'adressait F. de Charrette : « vous êtes la jeunesse du monde ! »

P. Jeanthon